LE TRAIN SIFFLERA TROIS FOIS

Nelly Barad

4 juillet 2021

© Grace Kelly, Gary Cooper, Katy Jurado dans "Le Train Sifflera Trois Fois", Fred Zinnemann (1952), Swashbuckler FilmsStars

85 minutes…

… c’est la durée du film High Noon (Le Train sifflera trois fois) de Fred Zinnemann, sorti en 1952. C’est également la durée du récit : 85 minutes haletantes, qui se précipitent vers le dénouement, bousculées par des images d’horloges de plus en plus grosses.

Le temps réel s’écoule au rythme des pendules mais la marche des aiguilles devient une course folle dont l’arrivée est midi, l’heure d’arrivée du train à Hadleyville, et surtout celle de son passager : Frank Miller le tueur. Les plans récurrents sur les cadrans donnent un coup de pied au temps qui reste avant l’heure fatidique, et la fréquence de leur apparition va adopter le rythme de la peur.

Ce même jour, à dix heures quarante, le shérif Will Kane (Gary Cooper) est sur le point de démissionner. Il vient d’épouser Amy Fowler (Grace Kelly) et le jeune couple s’apprête à quitter Hadleyville pour ouvrir un magasin dans une bourgade voisine.

Mais Kane n’a pas le temps de rendre son étoile car la nouvelle tombe : Frank Miller, l’homme qu’il avait arrêté cinq ans auparavant et qui était condamné à mort, a été libéré. Bien décidé à mettre fin aux jours du shérif, il arrivera par le train à midi pile, attendu par trois complices.

Sourd aux supplications de sa femme, le shérif refuse alors de partir et demande aux habitants d’Hadleyville de le seconder. Il se heurte à des refus peureux, lâches ou calculateurs, et se retrouve seul dans une ville complètement désertée.

Amy, à qui l’ancienne maîtresse de son mari a rappelé ses devoirs d’épouse, le rejoint et tue même l’un des quatre bandits.

A la fin du combat, ayant vaincu le danger et le temps, le couple quitte la ville définitivement.

La scène finale du combat dure peu de temps, et chaque minute qui nous en rapproche porte le poids de la solitude de Kane face à la menace imminente. Nous avons à peine le temps de respirer entre deux minutes, vite rattrapés par un plan sur un cadran, rappel impitoyable de l’imminence du danger et de l’impossibilité d’y échapper.

High Noon est en complète rupture avec les westerns de l’époque, censés mettre en valeur le courage citoyen. Non seulement les habitants d’Hadleyville se défilent, mais le shérif lui-même avoue sa peur. John Wayne, furieux, a même qualifié le film de « un-American ».

En outre, le personnage d’Helen Ramirez (Katy Jurado), l’ancienne maîtresse de Kane, est une femme d’affaire mexicaine, appartenant à une minorité ethnique, ce qui était inimaginable !

Katy Jurado et Grace Kelly

Au-delà de cette histoire à l’intrigue resserrée, de ce film tourné en noir et blanc avec une bande son minimaliste, et qui se démarque des westerns des années cinquante, on peut contourner l’écran et se faufiler dans les coulisses…

Gary Cooper et Grace Kelly

A l’origine du projet,  Carl Foreman, producteur et scénariste du film, avait eu l’idée d’une parabole sur l’ONU. Elle fut vite remplacée par une autre également d’actualité : le maccarthysme et sa répression sur le cinéma d’Hollywood. Ainsi, Kane, seul face aux brigands qui veulent l’abattre, symboliserait les artistes victimes de la Commission des Activités Anti-Américaines et contraints à une lutte inégale contre « la chasse aux sorcières ». Convoqué par la Commission pendant le tournage, Foreman fut abandonné par ses amis qui lui tournèrent le dos. Il s’inspira même de ses échanges avec certains d’entre eux pour son scénario.

Gary Cooper connut le même sort et perdit de nombreux amis lui aussi. Il soutint néanmoins le tournage jusqu’au bout, sensible à la représentation d’un homme qui renonce à partir pour défendre la ville qu’il a dirigée. Pas rancunier Gary : il avait été choisi pour le rôle en désespoir de cause, après les refus de Gregory Peck, Charlton Heston, Marlon Brando, Kirk Douglas, Montgomery Clift et Burt Lancaster… Rien que cela ! Connaissant les idées républicaines de l’acteur, Foreman avait hésité à lui proposer de jouer le rôle de Kane. Comme quoi…

Enfin, comme si cela ne suffisait pas pour fâcher, le shérif Kane n’est pas représenté comme un justicier courageux qui choisit la solitude de son combat pour le bien de ses concitoyens, mais comme un homme qui demande de l’aide. On quitte le principe d’une politique verticale au profit d’une gestion participative des problèmes. Pas vraiment dans l’air du temps des Etats-Unis d’après-guerre…

High Noon fut d’ailleurs très rapidement sur la liste noire des films hollywoodiens et Foreman fut contraint de partir en Angleterre.

Toutes ces pressions n’empêchèrent pas le film de connaître un succès colossal, ni Gary Cooper d’obtenir son second Oscar pour le rôle de Will Kane. En 1989, année de la création du National Film Preservation Board, High Noon est même choisi pour être conservé à la Bibliothèque du Congrès des Etats-Unis pour « son importance culturelle, historique ou esthétique ». Finalement, il y a une justice…

Et le titre alors ? « High Noon » signifie « midi pile » mais aussi « l’heure de vérité ». L’expression « to be high noon » (se retrouver tout seul avec de gros ennuis) est d’ailleurs née après la sortie du film. Quant au titre français, une légende nationale assure que le train de midi doit siffler trois fois s’il ne transporte qu’un seul voyageur. Dans High Noon, le train d’Hadleyville, lui,  siffle quatre fois !

Nelly Barad

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