EN MINIATURE

Nelly Barad

16 janvier 2021

© L'homme qui rétrécit, Jack Arnold (1957)

Descendre l’échelle de la taille humaine et miniaturiser des personnages de fiction est un beau défi imaginaire.  Aisé en littérature – on pense aux Voyages de Gulliver de Jonathan Swift en 1721 – le challenge devient plus complexe au cinéma.

D’emblée, la réduction de la taille va impliquer l’assujettissement à celui qui l’a provoquée. Ainsi, le Docteur Prétorius, dans La fiancée de Frankenstein de James Whale, film sorti en 1935, convainc Frankenstein de reprendre ses travaux en sortant d’un coffret sept bocaux dans lesquels sont enfermés des humains miniatures. En représentation perpétuelle, ceux-ci ne savent que répéter leur rôle : roi amoureux, évêque endormi, danseuse gracieuse, sirène alanguie… et, mis à part le roi qui tente maladroitement de rejoindre la reine, ils ne font preuve d’aucune autonomie.

Côté technique : les acteurs ont été filmés dans des cloches créées à leur taille et posées sur du velours noir. Puis ces plans ont été superposés à ceux pris dans le laboratoire de Prétorius avec les deux scientifiques.

Il ne s’agit là que d’une seule scène, sans véritable portée narrative.

L’année suivante, en 1936, des humains de quinze centimètres joueront un vrai rôle dramatique dans Les poupées du Diable de Tod Browning, dont le scénario est co-signé par Erich Von Stroheim.

Accusé à tort de meurtre et d’escroquerie par ses associés, le banquier Paul Lavond (Lionel Barrymore) est condamné au bagne. Au bout de 17 ans, il parvient à s’évader en compagnie de Marcel, chimiste de son état. Les deux hommes se cachent ensuite chez Malita, l’épouse du savant.

Le couple a inventé un sérum qui permet de réduire la taille des êtres vivants et de contrôler leur volonté. Marcel décède peu de temps après l’évasion et Lavond, dont le rêve est de se venger de ses accusateurs, imagine d’utiliser les personnes miniaturisées pour accomplir son dessein. Il se déguise alors en vieille femme et ouvre un magasin de « poupées ». Les créatures exécuteront la vengeance de l’ancien banquier, laissant la police en face d’un insondable mystère.

Ici aussi, le réalisateur a créé des décors démesurés et utilisé la superposition pour filmer les plans avec les petits personnages.

Et même si les scènes fantastiques ne sont pas très nombreuses, l’effet est bluffant et Les poupées du Diable reste assez flippant encore aujourd’hui !

© Les poupées du diable, Tod Browning (1936)

Ernest B. Schoedsack reprend le thème de cette folie scientifique avec Dr Cyclope, film de science-fiction américain sorti en 1940 et tourné en Technicolor, procédé encore réservé aux grandes productions.

Isolé dans son laboratoire perdu au fond de la forêt amazonienne, le docteur Thorkel, alias Dr Cyclope, mène des expériences sur le rétrécissement d’animaux, à l’aide des effets du radium. L’équipe de scientifiques venue l’aider tombe à pic, puisque le savant envisage de tester son invention sur des humains. Voilà donc quatre hommes et une femme soudain confrontés à l’immensité improbable de leur environnement. Les objets, les plantes, mais aussi les animaux (chat, crocodile) sont prétextes à des scènes terrifiantes. Sans compter le Dr Cyclope qu’il faut neutraliser…

C’en est fini de l’association miniaturisation/dépendance ! Les cinq personnages prennent leur destin en mains et développent des trésors d’ingéniosité pour se sortir de ce mauvais pas.

Alors, oui, le film peut paraître un peu ringard avec la grosse tête du savant fou et les superpositions de plans, moins discrets en couleurs qu’en noir et blanc, mais on peut frissonner tout de même dans ce laboratoire devenu une jungle peuplée d’objets démesurés et de dangers incessants.

Il faut dire que Schoedsacks n’en était pas à son coup d’essai :

© King Kong, Merian C. Cooper, Ernest B. Schoedsack (1933)

Enfin, l’inévitable et superbe L’Homme qui rétrécit de Jack Arnold (1957) et sa bande annonce présentée par le grand Orson Welles :

Tout commence par une promenade en bateau, au cours de laquelle Scott Carey (Grant Williams) traverse un étrange nuage.

Quelques temps plus tard, il s’aperçoit qu’il rétrécit. Aucun traitement médical ne parvient à inverser le processus et les relations avec son épouse se détériorent. Lorsqu’il ne mesure plus qu’un mètre, il connaît un court répit et vit une relation amicale avec une naine, mais le phénomène reprend rapidement et Scott rétrécit inexorablement. Par la suite, alors qu’il loge dans une maison de poupée conçue par sa femme, il est attaqué et poursuivi par le chat de la maison. Scott tombe dans la cave, sans aucune chance d’être secouru.

Après avoir tué une araignée gigantesque, il accepte sa condition et l’irréversibilité de son rétrécissement. L’infiniment petit devient son univers…

© L'homme qui rétrécit, Jack Arnold (1957)

Le réalisateur choisit lui aussi la vieille technique des accessoires et décors grossis : le mobilier, l’appartement, la cave…, et également celle de la superposition de scènes, mais il utilise en plus le jeu du champ-contrechamp. Les plans où Scott est filmé seul alternent avec ceux filmés en très gros plan (le chat en caméra subjective par exemple) ou en contre-plongée, nous baladant d’une dimension à l’autre.

Enfin, la technique de l’écran divisé (qui date de 1900 !) a permis de filmer quelques scènes, dont celle de la maison de poupées lorsque le visage de l’épouse, ou la tête du chat, apparaissent à la fenêtre.

© L'homme qui rétrécit, Jack Arnold (1957)

N’oublions pas non plus le son, avec la voix amplifiée de l’épouse et celle, atténuée, de Scott. Par contre la voix off du narrateur, présente depuis le début, ne subit aucune altération, comme si Scott avait trouvé la paix dans l’univers inexploré de l’infiniment petit.

Le rétrécissement de Scott n’est pas dû à la malveillance d’un pervers et il n’est assujetti à personne. Il garde son libre arbitre dans ce monde mouvant où les règles et les proportions changent sans cesse. Sa petitesse l’éloigne de ses proches qui associent la taille à l’intelligence et finissent par parler de lui en sa présence sans aucune considération. Scott, au contraire, met ses cellules grises à rude épreuve pour survivre dans ce monde autrefois familier atteint de gigantisme.

La fin du film montre Scott alors qu’il est microscopique, invisible à l’œil nu, mais debout, invincible, face à l’immensité de la poussière du ciel.

Le thème de la miniaturisation des humains a été repris de nombreuses fois au cinéma, en projetant les personnages dans des mondes inattendus, et on peut citer Le voyage fantastique de Richard Fleischer (1966) où toute une équipe prend place dans un sous-marin miniaturisé pour être injectée dans le corps d’un scientifique qu’il faut sauver absolument d’un caillot de sang mortel. S’ensuivent des combats homériques contre tout ce qu’on peut croiser à l’intérieur d’un corps … L’idée a été reprise en 1987 par Joe Dante avec l’Aventure intérieure, mais dans le registre de la comédie.

Et bien sûr, enfance oblige, on retrouve le thème de la miniaturisation divertissante dans Chérie, j’ai rétréci les gosses de Joe Johnston sorti en 1989. Film suivi hélas par le bébé qu’on a agrandi et les parents qui ont rétréci…

Enfin, pour terminer sur une note légère et poétique, offrons-nous un court instant d’enchantement avec Les Aventures de Tom Pouce (1958) premier film réalisé par le producteur, réalisateur et spécialiste des effets spéciaux George Pal.

Crédits extraits : 

© La fiancée de Frankenstein, James Whale (1935), TM & Universal

© Docteur Cyclope, Ernest B. Schoedsack (1940)

© L’homme qui rétrécit, Jack Arnold (1957)

Nelly Barad

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