ZOLA AU CINEMA : AVEZ-VOUS LU LE FILM ?

Nelly Barad

4 novembre 2020

© Thirst, ceci est mon sang, Park Chan-Wook (2009), Le Pacte

L’intensité photographique et la richesse narrative de certains récits ne peuvent que défier des réalisateurs de leur donner une seconde naissance. C’est le cas de l’œuvre d’Emile Zola, qui a séduit les cinéastes dès le début du muet.

Le premier de ses romans à se frotter à la toile est L’Assommoir (1878) avec Les Victimes de l’Alcoolisme de Ferdinand Zecca (1902), film muet moralisateur de quatre minutes, avec cinq tableaux en plan fixe : autant de marches pour la descente aux enfers de Coupeau et de sa famille.

Et la dernière adaptation en date d’un roman de Zola au cinéma est En secret (2016) de Charlie Stratton, pour Thérèse Raquin.

Entretemps, pas moins d’une quarantaine de films ont été tournés, dont quatorze muets, avec une préférence marquée pour Germinal, Nana et, ex aequo, L’Assommoir et Thérèse Raquin.

Dans ce roman, paru en 1867, Zola dessine avec noirceur le triangle amoureux classique : mari, femme et amant.

Thérèse mène une vie sans plaisir, entre sa tante et Camille, son cousin souffreteux. Dans un sombre logement, passage du Pont Neuf, flanqué d’une mercerie fade où les deux femmes travaillent, les jours rivalisent d’ennui. Puis le cousin devient le mari, et la vie s’embourbe jusqu’au jour où Camille invite Laurent, un ami un peu peintre à ses heures. Il lui demande de réaliser son portrait, ce qui donnera lieu à de fréquentes visites de l’artiste.

Attirés l’un vers l’autre, Thérèse et Laurent deviennent amants, et la vie de la jeune femme prend enfin des couleurs. Seulement, même constamment malade, le mari est de trop… Les jeunes gens décident alors de le tuer, en le noyant lors d’une sortie en barque. Le malheureux Camille se débat pourtant, mais il s’enfonce dans la Seine, non sans avoir mordu le cou de son agresseur.

Laurent et Thérèse sont enfin libres de vivre leur amour, et même de se marier, mais le cadavre de Camille se glisse entre eux en d’atroces visions et son spectre les hante jusque dans leur lit. Il les épie à travers les yeux du chat de la maison, ancien témoin des amours illicites des deux amants, et marque du sceau de la douleur la morsure toujours visible au cou de Laurent. Les pinceaux du meurtrier n’échappent pas à la folie : le jeune homme ne parvient à dessiner que le portrait verdâtre de sa victime.

La violence s’empare alors du couple, sous le regard halluciné de la tante, muette et paralysée, et qui finit par comprendre.

Exténués, vaincus par le remords, les époux décident de mettre fin à leur supplice. Un soir, chacun décide de tuer l’autre. Mais lorsque Thérèse et Laurent se démasquent mutuellement, ils choisissent d’en finir ensemble, unis enfin dans une sorte de paix.

Amour, crime, folie, remords, réalisme teinté peut-être de fantastique… tous les ingrédients sont réunis pour donner vie sur la toile à cette terrible histoire.  

La toute première adaptation de Thérèse Raquin est celle de l’italien Nino Martoglio en 1915 : Teresa Raquin, un film muet de 34 minutes, dont il ne demeure aucune copie. Juste quelques photos pour nous donner envie…

© Teresa Raquin, Nino Martoglio (1915)

Un second film muet, franco-allemand, est réalisé en 1928 par Jacques Feyder : Du sollst nicht ehebrechen ! Film perdu également. On peut avoir une petite idée en lisant cet article du Deutsche Film Union daté de la même année :

Drame tiré de l’œuvre d’Emile Zola. Metteur en scène Jacques Feyder. Protagonistes: Gina Manès, Jeanne-Marie Laurent, H. A. Schlettow, Wolfgang Zilzer.

 «Qu’on est loin des photographies éclatantes de lumière et de somptuosité de la première œuvre de Feyder : L’Atlantide !

Dans Thérèse Raquin, le milieu simple et fruste est évoqué en teintes sombres, admirablement compréhensives, qui rendent plus atroces, plus épouvantables d’horreur les scènes du crime et celles, grandguignolesques, mais splendides de réalisme, du remords des deux complices.

Voici l’intérieur modeste des jeunes époux, la lampe à gaz et sa lumière pauvre. Quel modelé cet éclairage si artistement choisi donne aux traits des différents personnages en cause !

(…)


Parlerons-nous des décors, sobres, si puissants dans leur simplicité ? Le passage du Pont-Neuf, «sorte de corridor étroit et sombre», est rendu tel que. Voyez la description de Zola, voyez l’œuvre, aussitôt l’harmonie, la synthèse parfaite du roman et de son adaptation cinégraphique vous séduit. Pas de faute. Une peut-être, celle d’avoir décalé (pour quelles raisons majeures ?) la crise de paralysie de Mme Raquin qui devait suivre immédiatement la mort de son fils et non survenir après les révélations des assassins. Mais, pour un si mince accroc à l’œuvre, peut-on renier les beautés innombrables d’une étude de mœurs, de tempéraments plutôt, qui vient enrichir l’écran international d’une construction vraiment bien édifiée.
Le découpage savant ne fatigue pas, et toute la première partie du film est un long cas psychologique scrupuleusement traduit.»
(M. Despa)

Source : https://sempreinpenombra.com/category/archivio-in-penombra/

 

Notons que les critères de réussite du film sont sa fidélité au roman, « la synthèse parfaite »

Cela va changer !

Il faut attendre 1953 pour la première adaptation parlante de Thérèse Raquin, avec le film éponyme de Marcel Carné.

Du roman de Zola, le réalisateur garde la noirceur, la vie austère, le crime et l’amour qui offrent la possibilité d’un autre monde. Mais l’histoire se déroule à Lyon, dans les années 50, et Marcel Carné actualise forcément les éléments du récit. Dans le film, Camille refuse le divorce demandé par Thérèse (sublime Simone Signoret) et, suite à une dispute avec Laurent, le pauvre mari est jeté par la portière du train où il se trouvait avec son rival. La mère de Camille reste à la charge du couple et, du fond de sa paralysie, elle les transperce de ses regards accusateurs. Mais un nouveau personnage apparaît : Riton, témoin du meurtre et maître-chanteur. La perte des amants se fera sur un coup de malchance car Riton meurt écrasé par un chauffard après avoir perçu l’argent réclamé, mais en ayant laissé des instructions à la bonne de son hôtel : poster une lettre de dénonciation à la police si jamais il ne rentrait pas…

Le choix de Marcel Carné est de faire un grand écart réussi entre un roman naturaliste de la fin du XIXe siècle et un film parlant de 1953 :

« Le projet me trotta furieusement dans la tête. J’avais beau essayer de m’en débarrasser, il revenait sans cesse me harceler… […] Je commençai d’abord par envisager une version se passant de nos jours. Ce n’était toutefois pas suffisant. C’est alors qu’un matin, peu après mon réveil, j’eus comme une sorte d’illumination. Pourquoi, au lieu d’un remords figuré par un fantôme évoqué en surimpression, ne pas créer un personnage bien vivant, qui aurait été le témoin involontaire du meurtre du mari par les deux amants ? […] Qu’on ne vienne pas crier à la trahison de l’œuvre littéraire… Zola vivant eût certainement compris combien sont différentes les lois qui régissent l’expression littéraire, de celles indispensables à l’expression filmée. » Marcel Carné

 

© Simone Signoret et Raf Vallone, Thérèse Raquin, Marcel Carné (1953)

Très librement inspiré du roman cette fois, citons maintenant Zandalee, un thriller américain réalisé par Sam Pillsbury, sorti directement en vidéo en 1991. Nous sommes à la Nouvelle Orléans, où Zandalee, alias Thérèse, trompe son mari avec son ami peintre…

Ne nous étendons pas… Les critiques ne sont pas des plus élogieuses à la vue de Nicolas Cage (l’amant) dont le menton touche le sternum devant la sulfureuse Zandalee (Erika Anderson).

Bon, juste l’affiche alors !

 

© Zandalee, Sam Pillsbury (1991)

Voilà.

Plus tard, en 2009, on bascule carrément dans le film d’horreur sud-coréen avec Thirst, ceci est mon sang de Park Chan-wook.

Ramené mystérieusement à la vie après avoir testé un vaccin en Afrique et subi une transfusion sanguine, un jeune prêtre retourne en Corée où il fait connaissance de la femme d’un ami d’enfance. Le hic, c’est qu’il est devenu un vampire… Du roman de Zola, Park Chan-wook a extrait lui aussi la violence du crime et l’attirance sexuelle entre les deux amants. Mais à la sauce coréenne : avec du sang, de l’excès, un délire d’images et un décalage permanent entre l’humour et le carrément gore ! Malgré quelques critiques offusquées, le film a obtenu le prix du jury à Cannes. Précisons qu’à sa sortie, la Thérèse Raquin de Zola avait été qualifiée de « littérature putride » et  de « flaque de boue et de sang » par Louis Ulbach, journaliste au Figaro…!

© Thirst, Park Chan-Wook (2009)

Après ces digressions dans différents genres, on assiste à un retour fidèle au roman de Zola avec En secret (Therese ou In secret) de Charlie Stratton sorti en 2014 aux États-Unis.

Copié-collé du texte de Zola, le film restitue toute l’intrigue, à quelques détails près. On peut souligner la distribution impeccable avec Tom Felton (Camille) et Elizabeth Olsen (Thérèse) ainsi que l’excellente photographie qui nous renvoie à notre imaginaire de lecture. Mais le tout un peu trop lisse et conventionnel peut-être ? Qu’attendons-nous d’une adaptation d’un roman au cinéma finalement ? De le lire une deuxième fois ou de l’ouvrir avec une autre clé, un autre regard, un autre délire ?

Nelly Barad

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