CES FILMS QUE VOUS NE VERREZ JAMAIS

Nelly Barad

18 juillet 2020

© Something’s Got to Give, George Cukor (1962)

Quel est le point commun entre…

Réponse :

Ils font tous partie du club des réalisateurs dont au moins un film est resté inachevé…

En 1918 Abel Gance imagine le scénario d’Ecce homo. Selon lui, ce n’est pas un film, mais un « évangile de lumière » : dans un monde qui se réveille après quatre années de guerre sanglante, un prophète, Jean Novalic, Christ contemporain, prêche en vain. Confronté à la haine des hommes, il devient fou et il est interné. Il décide alors d’utiliser le cinéma pour diffuser la bonne parole : « Dans cette église moderne de la cinématographie (…) je vous convierai à la Nouvelle Passion sur vitraux animés » Abel Gance, scénario d’Ecce homo, avril 1918.

Mais au bout de quelques jours de tournage, le réalisateur abandonne le projet pour commencer un autre film : J’accuse.

« Je m’aperçois bien vite que mon sujet est trop élevé pour tout ce qui m’entoure, pour mes acteurs même qui ne dégagent pas une suffisante radioactivité. Je me tuerai bien vite si je continue à donner ce voltage en pure perte. » Abel Gance

Seules trois heures de rushes témoignent de cet ambitieux projet.

C’est pour une tout autre raison que le film L’Ecole des femmes de Max Ophüls restera inachevé !

La pièce de Molière est jouée depuis 1936, avec un succès sans cesse grandissant, dans la superbe mise en scène de Louis Jouvet. Contraint de s’exiler en Suisse en 1940 car il refuse de monter une pièce d’un auteur allemand, l’acteur y retrouve Max Ophüls qui fuit l’Allemagne nazie. Les deux hommes se connaissent, ils décident de filmer L’Ecole des femmes avec la mise en scène époustouflante de Louis Jouvet.

L’acteur jouera évidemment Arnolphe, et la comédienne Madeleine Ozeray, la maîtresse de Jouvet,  sera Agnès.

Mais un drame se produit, brisant net le tournage commencé au Théâtre de Genève. Comme dans un mauvais vaudeville, Jouvet s’aperçoit que la jeune comédienne fricote en secret avec Ophüls ! Il laisse donc tout en plan et le film ne sera jamais terminé. Malheureusement pour nous, les scènes déjà tournées n’ont pas été retrouvées à ce jour.

© La Fin du Jour, Julien Duvivier (1939), Regina Films

Orson Welles, lui non plus, ne finit pas tous ses films.

En 1942, après le succès de Citizen Kane, le réalisateur est « invité » par le gouvernement américain à réaliser une sorte de film de propagande. Par l’intermédiaire de la Société hollywoodienne RKO, il reçoit 300 000 $ de l’Etat pour la réalisation d’un long métrage sur le Brésil, dont le but est de rallier le président dictateur Gelùlio Vargas aux Alliés. Sujet imposé : le carnaval de Rio.

Seulement, une fois sur place, Orson Welles décide de s’inspirer de faits réels et de raconter l’histoire de quatre misérables pêcheurs du Nordeste qui ont embarqué sur un radeau pour atteindre Rio et rappeler au président les mesures sociales annoncées mais non concrétisées. Ils sont accueillis par Vargas qui renouvelle ses promesses. Le réalisateur s’empare de cette histoire pour en faire Four Men on a Raft, le troisième volet de It’s all true. Ce qui déplait au gouvernement brésilien qui n’a de toute façon pas l’intention de tenir ses engagements vis-à-vis des pêcheurs.

Ce film ne verra jamais le jour. L’hostilité des gouvernements américain et brésilien qui n’apprécient pas les scènes tournées dans les favelas, la noyade d’un pêcheur jouant son propre rôle lors du tournage, et enfin le changement de direction à la RKO qui réduit considérablement le budget ont raison de l’obstination de Welles.

Cet échec restera un fantôme dans sa mémoire…

Pour avoir une petite idée, on peut regarder It’s all true (1993) de R. Wilson, B. Krohnn et M. Meiset, réalisation qui rassemble 52 minutes de rushes et un documentaire sur cette œuvre inachevée.

© It's all true, Orson Welles (1942), Life

Le premier court métrage de Quentin Tarantino est en fait… un film inachevé.

En 1987, avec un budget de 5000 $, Tarantino et Craig Hamann commencent le tournage en 16mm de My Best Friend’s birthday.

C’est juste l’histoire d’un homme (Hamann) que sa petite amie quitte le jour de son anniversaire… Pour lui remonter le moral, son meilleur pote (Tarantino) l’entraine dans une journée de folie, dans laquelle on retrouve tous les délires chers au réalisateur !

Malheureusement, un incendie au laboratoire détruit les pellicules. Sur les 69 minutes réalisées, seules 34 peuvent être sauvées.

Fin du film ? Pas tout à fait. Regardez :

Et la liste est longue …

En 1964, Henri-Georges Clouzot arrête définitivement le tournage de L’Enfer :

« Mon film L’Enfer est dans le pourquoi ? Parce que je suis tombé malade. Pourquoi ? Parce que la journée de tournage de L’Enfer coûtait si cher que j’étais obligé, pour couvrir les frais, de travailler à deux équipes au minimum seize heures par jour. Je ne vois pas bien qui aurait résisté. »  Henri-Georges Clouzot,  Les films bon marché ruinent le cinéma, Le Nouvel Observateur, no 1, 19 novembre 1964, p. 36–37 

Après des années d’hésitation et de dépression, Fellini renonce à poursuivre le tournage du Voyage de G. Mastorna, odyssée mystique d’un violoncelliste décédé dans un accident d’avion. Le temps tout de même de monter des décors pharaoniques à Dinocittà…

Le plus célèbre reste Something’s Got to Give de George Cukor commencé en 1962 et jamais terminé. Marilyn Monroe y joue le rôle d’une femme disparue en mer qui réapparaît cinq ans plus tard dans la vie de son époux…remarié. Sous un pseudonyme, elle se fait embaucher pour s’occuper des enfants. Son mari la reconnaît mais se tait. S’ensuit une série de quiproquos qui exacerbent la jalousie de Monsieur.

Absente du tournage la plupart du temps, Marilyn est remerciée. Sollicitées pour la remplacer, Kim Novak et Shirley MacLaine refusent.

Marilyn décède dans la nuit du 4 au 5 août 1962 et le film reste inachevé. Il existe une version de 37 minutes, mais très incomplète d’un point de vue narratif.

Crédits photos et vidéo : 

© Abel Gance, Studio Harcourt

© Max Ophüls, alizé production

© Orson Welles, copyright DR

© Quentin Tarantino, The Weinstein Company

© Quentin Tarantino, My Best Friend’s Birthday (1987)

Nelly Barad

Commentaires

    NEWSLETTER

    Nous n’utilisons pas vos coordonnées à d’autres fins et nous ne les communiquons pas à des tiers.
    Pour plus d’informations, consultez notre politique de confidentialité.

    Gestion et valorisation de

    patrimoines cinématographiques.

    © 2020 Sept et demi. Tous droits réservés.

    Logo : Laurent Carcelle. Illustrations : Julien Garcia.

    Contact

    • 4 rue Vigée-Lebrun 75015 Paris
    • contact@septetdemi.fr