L’EPIDERME DU CINEMA : LA PELLICULE

Alain Cavalier

23 mai 2020

Qu’est-ce qu’un vieux film pour vous ? Un film des années 90 avec telle ou telle star encore jeune et fringante ? Le film d’hier, vite vu, vite oublié ? Pourquoi pas, oui. J’imagine qu’il n’y a pas qu’une seule réponse à cette question, et que tout n’est qu’une histoire de point de vue. En ce qui me concerne, il s’agirait plutôt d’un film datant du début du siècle dernier, à l’image rayée et pleine de poussières. Et encore, même ça c’est relatif, car rappelons-le : le cinéma est l’un des arts les plus jeunes de l’Histoire.

Chaque génération a ses objets en voie d’extinction, qui nous font dire : « les jeunes de demain ne connaitront pas ceci, ni cela ». Vous qui lisez ces lignes, combien d’entre vous ont déjà vu une pellicule de film de leurs propres yeux ? A l’ère du tout numérique, les salles de cinéma ne projettent plus des bobines mais des fichiers numériques appelés DCP (Digital Cinema Package), et les réalisateurs tournent leurs films directement avec des caméras numériques. Adieu la pellicule ! Alors bien sûr, des irréductibles luttent toujours, des cinémas d’art et d’essai, des réalisateurs comme Tarantino ou Scorsese, mais ces derniers finiront tôt ou tard par disparaître aussi. Cela est d’autant plus dramatique quand on se souvient que le Cinéma est né avec la pellicule !

Cette vérité est à relativiser également, car certains datent l’invention du cinéma avec des outils plus anciens, telles que la lanterne magique qui offrait déjà une illusion du mouvement avec des images fixes, ou la chronophotographie d’Etienne-Jules Marey ; d’autres encore évoquent la Caverne de Platon comme premières origines. Toujours est-il que le Cinéma tel qu’on le connait aujourd’hui est né avec le dispositif inventé par les frères Lumière, et donc, avec la pellicule.

Mais au fond, qu’est-ce qu’une pellicule ?

Inventée par John Carbutt en 1888 et commercialisée un an plus tard par Georges Eastman, la pellicule dite photographique, appelée aussi film, est un support souple recouvert d’une émulsion gélatineuse contenant des cristaux d’halogénure d’argent sensibles à la lumière. C’est cette émulsion qui va capter la lumière et contenir l’image. Étymologiquement, la photographie est l’écriture par la lumière. En regardant de près une pellicule, il est possible de voir le sillage qui compose l’image, comme si celle-ci était gravée dans l’émulsion.

Ce n’est pas le seul point commun que le cinéma partage avec son parent photographique. Après tout, la seule différence concrète entre les deux arts est que le cinéma tente, et parvient, à donner l’illusion du mouvement. Car oui, ce que nous voyons sur nos écrans n’est qu’une succession d’images fixes, ce sont nos yeux et nos cerveaux qui reconstituent le mouvement. Lorsque l’on déroule une bobine, ce ne sont que des images figées, des photos littéralement, qu’il est possible de voir.

Il existe plusieurs formats de pellicule. Originellement, la pellicule est en 35mm, mais rapidement, un autre format moins coûteux fait son apparition, le 16mm. Le 35mm devient donc réservé au professionnel, tandis que le 16mm est plus abordable pour le commun des mortels. Néanmoins, le 16mm reste encore assez onéreux, et d’autres formats voient le jour, comme le 8mm, qui devient la pellicule attitrée du cinéma amateur, et plus particulièrement des films de famille. Par la suite, le 16mm et le 8mm suppriment l’une des deux rangées de perforations pour offrir plus d’espace à l’image et obtenir un ratio plus large, on les nomment alors Super16 et Super8. Les formats se sont multipliés, avec plus ou moins de succès, et même s’ils s’adaptaient à toutes les bourses, le film restait un objet particulièrement cher. Encore aujourd’hui, le prix de la pellicule au mètre est élevé, d’autant plus avec son extinction lente et progressive qui en fait un support rare. Il ne fait aucun doute que tout cela ait favorisé l’avènement du numérique.

Constitués de nitrate d’argent, les premiers films étaient hautement inflammables, réduisant en poussières de nombreuses salles de cinéma dans les années 30. La particularité du nitrate est qu’il produit son propre oxygène, il est par conséquent impossible d’éteindre un tel feu. Des tests montraient une pellicule nitrate en flamme qu’on plongeait dans un récipient d’eau, le feu s’éteignait, l’eau bouillait, s’évaporait à vue d’œil, et le feu reprenait aussitôt le récipient vide. Pour pallier ce danger notoire, une autre pellicule a été développée dans les années 50, à savoir la pellicule acétate, nettement moins inflammable. En revanche, cette dernière se décompose avec les années en dégageant une forte odeur de vinaigre. L’acétate recouvre le film et devient collant comme du miel, puis se cristallise et la bobine devient extrêmement cassante. A son tour, la pellicule acétate est remplacée dans les années 80 par la pellicule polyester. Chimiquement stable, elle ne présente aucun risque d’inflammation et sa durée de vie est estimée à plusieurs centaines d’années. Son seul défaut est d’être trop résistante. En cas de bourrage, la pellicule ne casse pas et détériore plutôt la caméra ou le projecteur. De ce fait, les réalisateurs continuaient d’utiliser la pellicule acétate sur les tournages, et c’est toujours le cas pour ceux et celles qui tournent encore leurs films en pellicule.

Le cinéma devient sonore dans les années 30, et le son est enregistré à part sur une autre pellicule. Ce qui veut dire qu’un film était alors composé de X bobines d’images, et de tout autant de bobines de son. Ce n’est que sur les copies d’exploitations, vouées à la projection en salles, que l’image et le son sont reportés sur un seul et même support.

Mais la pellicule n’est pas un simple support, elle est le corps du film, son incarnation physique et matérielle. Une clé USB ou un disque dur peuvent contenir plusieurs films, mais ne sont pas des supports dédiés au cinéma. Un film qui n’a jamais été reporté sur pellicule est en quelque sorte dépourvu de sa chair, le fichier numérique ne peut contenir que son essence. Lorsque la bobine défile sous les doigts, il est possible de sentir le film prendre vie. Cela vous parait ridicule ? Et bien ça ne l’est pas tant que ça. L’émulsion qui recouvre la pellicule est constituée d’une gélatine qui est par définition organique. C’est notamment cette composante gélatineuse qui cause la progressive détérioration de l’image, car comme toute chose organique, elle vieillit et se meurt. La pellicule est un objet vivant.

Au-delà de cette pensée animiste, la pellicule offre des avantages indéniables dans la survie du 7ème Art. Au risque de me contredire, la pellicule ne s’éteindra jamais totalement. En terme d’archivage et de conservation, la pellicule est bien plus pérenne que n’importe quel support numérique. S’il est possible aujourd’hui de découvrir des films datant du début du cinéma, c’est bel et bien parce qu’une bobine peut vivre une centaine d’années, et qu’elle se dégrade progressivement, là où un disque dur a une durée de vie allant de cinq à dix ans et peut cesser de fonctionner sans signes avant-coureurs. S’il est vrai que le numérique remplace l’argentique dans les différents métiers du cinéma, il en est un où la pellicule ne se fera pas détrôner : les archives cinématographiques.

Elles sont plus nombreuses qu’on ne le croit, ces entreprises et associations qui luttent pour préserver le patrimoine audiovisuel, les Archives du Film en tête, dépendant directement du CNC et du Ministère de la culture. Ce ne sont pas des hospices où les films prennent la poussière jusqu’à disparaitre. La conservation des films se fait dans un contrôle quotidien, car un certain taux d’humidité et une certaine température doivent être respectés. Mais ce n’est pas là leur seule mission, leur véritable objectif est la valorisation de ces œuvres d’antan.

Pour leur donner cette seconde vie tant méritée, les films sont éventuellement restaurés. Les défauts causés par le temps et les manipulations humaines sont corrigés (poussières, rayures, déchirures, etc…), mais ceux propres aux techniques de l’époque sont conservés (poils caméra, instabilité à la prise de vue, etc…). Même si une partie de cette restauration se fait à même la pellicule – on parle alors de restauration mécanique, et cela comprend entre autres la remise en état des perforations et des collures – le plus gros du travail se fait numériquement grâce à un logiciel adapté. Par conséquent, la pellicule est numérisée, on l’affranchit de son existence physique. Après une restauration, les Archives du Film reviennent toujours à l’argentique, ils reportent le film numérisé et restauré sur une pellicule vierge afin de lui redonner corps et s’assurer de la pérennité de l’œuvre. Malheureusement, peu sont ceux qui se soucient de cette étape.

La pellicule renferme également des informations qui permettent d’identifier les films. Les archives étant ce qu’elles sont, beaucoup de bobines s’y retrouvent sans être clairement définies ; aucun titre inscrit sur la boite, pas de génériques, aucun document annexe, rien. Dès lors, c’est la pellicule qui est susceptible de parler. Par exemple, déterminer s’il s’agit d’un film nitrate ou acétate peut d’ores et déjà nous donner une indication de l’époque à laquelle il a été tourné. Kodak avait développé cette idée en affublant leurs pellicules d’un symbole différent en fonction des années.

© Symboles utlisés par Kodak pour dater la pellicule / National Film Preservation Foundation

De nombreuses informations peuvent être inscrites directement sur la pellicule, notamment dans l’amorce qui précède et succède le film. Souvent il s’agit d’annotations laissées par le réalisateur ou le monteur. Cela peuvent être des choses simples, comme le titre du film ou le numéro de bobine (un film de 1h30 peut s’étaler sur une dizaine de bobines en fonction de leurs tailles), ou bien des informations plus techniques, des repères de montage par exemple.

En parlant de montage, il peut être judicieux de vous expliquer que ceux et celles qui s’en occupaient devaient assembler à la main les différents plans du métrage, armés de colle à l’acétone et de scotch (bien que cette dernière option soit conspuée malgré son aspect pratique. Le scotch vieillit mal et participe à la détérioration du film avec le temps).

Le numérique n’est donc pas une évolution de l’argentique, il est une alternative. Pourquoi l’un devrait surpasser l’autre alors qu’ils sont complémentaires ? Il est évident que le cinéma ne peut pleinement exister sans la pellicule, et quand bien même ce serait le cas dans un avenir plus ou moins proche, il est un lieu où le 7ème Art sera toujours rattaché à l’image d’une bonne vieille bobine de film : l’imaginaire collectif.

Alain Cavalier

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