« SURTOUT, NE ME RACONTE PAS LA FIN ! »

Nelly Barad

18 avril 2020

© Brazil, Terry Gilliam (1985), Universal Pictures, 20th Century Studios

Quel est le point commun entre…

Pour chacun de ces films, il est inutile de demander si « ça finit bien ? » car le dénouement est soumis au bras de fer entre les producteurs et les réalisateurs…

BLADE RUNNER, d’abord. En 1982, lors de la projection test, les producteurs avouent n’avoir rien compris et les spectateurs …non plus ! Seule solution : ajouter une scène à la fin pour montrer que Deckhard et Rachel quittent Los Angeles en voiture. Un épilogue heureux… supprimé par Ridley Scott qui reprend les commandes en 2007 pour la version finale. Pour lui, le héros est sans aucun doute possible un réplicant ; pour Harrison Ford et les producteurs, c’est un homme.

Et nous, on hésite toujours…

© Blade Runner, Ridley Scott (1982), Warner Bros.

En 1985, la fin de BRAZIL de Terry Gilliam est également source d’un conflit qui donne naissance à plusieurs versions différentes.

Les producteurs, soucieux du bien-être intellectuel des spectateurs, hésitent entre une fin aérienne avec Sam et Jill qui se retrouvent au lit avant de s’envoler dans le ciel, et une fin vengeresse, lorsque Sam et Tuttle font exploser le ministère de l’Information.

Anéanti, Terry Gilliam implore son producteur dans Variety où il achète une page complète :

« Dear Sid Sheinberg,

when are you going to

release my film “BRAZIL”?

Le réalisateur joue sur la polysémie de release en anglais : à la fois libérer et sortir (un film).

Mais sa volonté ne pèse pas lourd à côté de celle de l’Universal… Finalement, trois versions verront le jour : la version des producteurs, avec le happy end de rigueur ; la version américaine retravaillée (Sam sur la chaise de torture à la fin du film) et la version européenne un peu plus courte.

Même combat pour Dino Risi en 1962 avec LE FANFARON.

Dans cette comédie à l’italienne, l’exubérant Cortona, joué par Vittorio Gassman, entraine un jeune étudiant timide, Jean-Louis Trintignant, dans un road movie d’une journée, pour le moins mouvementé.

La scène finale, inattendue, brutale, heurte les producteurs qui refusent qu’elle soit tournée : la voiture fait un saut dans le vide, brisant la vie du jeune homme alors que le conducteur en réchappe.

Mais pour Dino Risi, ce dénouement, c’est l’Italie rusée, individualiste qui triomphe de la jeunesse idéaliste. C’est tout le sens du film. Et la fin sera bien celle qu’il a choisie.

© Le belle équipe, Julien Duvivier (1936), Pathé

On  remonte le temps et on retrouve cette même épreuve de force en 1936 avec LA BELLE EQUIPE de Julien Duvivier.

Cinq chômeurs gagnent à la loterie nationale et décident d’ouvrir une guinguette dans un vieux lavoir qu’ils restaurent. Mais suite à une série d’événements, il ne reste plus que Jeannot (Jean Gabin) et Charlot (Charles Vanel), tous deux amoureux de Gina (Viviane Romance). La fin tournée par Duvivier est pour le moins tragique puisque le premier des deux hommes tue le second.
Seulement, nous sommes en 1936, dans le bain optimiste du Front Populaire, et les producteurs refusent que cette belle histoire s’achève ainsi. Gina devra donc partir, sous le regard méprisant des deux hommes chez qui l’amitié loyale prime sur l’amour et la jalousie. Le public ne sera pas dupe et le film connaîtra un succès médiocre.

Mais La belle équipe n’a pas dit son dernier mot. La télévision va lui rendre justice en diffusant les deux fins : une première fois en 1986 dans le ciné-club de Claude-Jean Philippe, puis sur France 3 en 2006. Ajoutons une projection sur la butte Montmartre en 2012.

Et l’aventure ne s’arrête pas là ! La bataille continue avec la sortie du film en VHS puis en DVD : les ayants droit veulent respecter la version d’origine, alors que les éditeurs préfèrent la fin optimiste.  Enfin, une vingtaine d’années de procès et plus de 100 000 € d’amendes cumulées plus tard, le regard de Charlot et de Jeannot n’est définitivement plus amical mais…meurtrier, comme l’avait voulu Duvivier. Il a fallu tout de même attendre le 1er juin 2016, soit 80 ans après la sortie du film…

© Le belle équipe, Julien Duvivier (1936), Pathé

Nelly Barad

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